Comprendre les risques sanitaires

Comprendre les risques sanitaires

Aide à l'anticipation face à l'incertitude des risques sanitaires avec Risque Sanitaire France


Comprendre l’apparition de l’évaluation quantitative des risques sanitaires aux Etats-Unis

Publié par Risque Sanitaire France sur 29 Mai 2017, 19:30pm

Catégories : #Histoire de la santé publique

Photo de l'agence de protection environnementale (source: http://static.politico.com/6b/1d/cfed25a84f51a60a47bb8d4ee5ac/epa-gty-629.jpg)

Photo de l'agence de protection environnementale (source: http://static.politico.com/6b/1d/cfed25a84f51a60a47bb8d4ee5ac/epa-gty-629.jpg)

Source: extraits du livre "gérer le risque, vaincre la peur", de André Beauchamp

 

Peter Barton Hutt, qui a été administrateur à la Food and Drug Administration (FDA), raconte comment, en 1972, il a été amené à mettre en place l’évaluation quantitative de risque. A la suite d’un incident grave survenu, en 1937, avec la mise en marché d’un élixir qui utilisant du glycol diéthylène, la FDA a d’abord établi des normes de sécurité (100 pour 1, puis 2000 pour 1) dans la production d’aliments destinés aux humains, pour finalement parvenir, à la suite du bannissement du colorant pour le beurre, au bannissement des produits réputés cancérigènes chez l’animal. En 1958, le Congrès américain adopte la clause Delaney interdisant l’addition à l’alimentation humaine de substances nuisibles ou dangereuses pour la santé, soit directement, soit indirectement par le biais de l’alimentation des animaux de boucherie. Cet arrêt eut pour conséquence de confirmer l’usage de substances approuvées entre 1938 et 1958, mais d’interdire la venue de nouvelles substances pourtant parfois identiques à celles déjà approuvées. Une telle procédure a été dénoncée comme inéquitable. Le Congrès statua donc pour interdire, dans l’élevage des animaux, seulement les médicaments contenant des substances cancérigènes dont on pourrait détecter la présence dans les chairs destinées à la consommation humaine (application du risque zéro). La FDA fixa la norme à deux parties par milliard. En deçà de deux parties, le risque était jugé inexistant.

Une controverse surgit alors autour du diéthylstilbestrol (DES) utilisé dans la production animale. Un chercheur, Arthur Hurst, établit une corrélation entre l’usage du DES par des femmes enceintes et la cancer, bien que cette corrélation n’ait pas été observée chez les animaux. Comme il y avait des traces de DES dans la chair des animaux servant à la consommation humaine, le bannissement devenait inévitable, non seulement des DES, mais d’une foule d’autres produits.

Pour sortir de l’impasse, la FDA a trouvé l’hypothèse de l’évaluation quantitative du risque qui permettait de mettre en branle un processus apparemment scientifique tout en abandonnant la politique du risque zéro, qui était intenable scientifiquement et économiquement.

Il faut dire qu’au début des années 1970, les produits chimiques cancérigènes étaient omniprésents dans l’alimentation. Ainsi naissait l’évaluation mathématique. Etait déclarée acceptable la mesure de 1 sur un million, alors que la modélisation mathématique se développait progressivement. La mesure mathématique devenait ainsi le critère de l’acceptabilité et remplaçait une politique ingérable du risque zéro. Naturellement, un critère mathématique d’acceptabilité soulève d’énormes questions philosophiques et éthiques. Hutt souligne avec humour que sa décision avait créé le plein emploi pour tous les mathématiciens du pays pour une période sans fin.

En 1976, l’Environnemental Protection Agency (EPA) adoptait une politique d’évaluation quantitative des risques tout à fait semblable à celle de la FDA. Mais sous la présidence de Ronald Reagan, l’EPA, confiée à Ann Burford, perdit une large part de sa crédibilité et les critiques accusèrent l’appareil politique de chercher à politiser l’Agence en la soumettant aux politiques de l’administration Reagan. Ces débats provoquèrent le retour de William D. Ruckelshaus à la direction de l’EPA. Pour redonner à l’EPA sa crédibilité et son intégrité, Ruckelshaus établit une démarcation très nette entre l’évaluation du risque et la gestion du risque. La première ressortit principalement à la science. La seconde fait davantage appel aux valeurs et aux opinions de la population. Les scientifiques évaluent un risque afin de bien identifier les problèmes. Le processus à suivre pour décider quoi faire des problèmes identifiés s’appelle « gestion du risque ». La gestion du risque implique un étalage plus large de disciplines et vise une décision dans le secteur du contrôle. Ruckelshaus prenait ainsi à son compte un rapport important publié par le National Research Council sur la gestion du processus d’évaluation du risque par le gouvernement fédéral américain.

Chez Ruckelshaus, la distinction entre évaluation et gestion n’est pas absolue mais tout de même très nette, et suppose donc une démarche scientifique rigoureuse (l’évaluation) et une opinion fondée sur des valeurs (la gestion). Les scientifiques doivent préciser clairement quand ils parlent comme scientifiques, et quand ils recommandent une politique qu’ils estiment devoir découler de l’information scientifique. Par ailleurs, Ruckelshaus admet que l’objectivité pure n’existe pas et que toute démarche scientifique suppose un certain nombre d’assertions de départ.

Utile, la distinction entre l’évaluation mathématique, scientifique, « objective » des risques et la gestion des risques, laquelle ferait appel à des valeurs, à des options et serait perméable au débat public et politique, ne doit pas être poussée à bout. Car elle esquiverait de la sorte un débat fondamental sur l’éthique de la science et sur les présupposés éthiques inconscients des scientifiques.

Les travaux menés par le National Research Council ont toutefois eu l’avantage de fixer les termes du débat et de permettre une meilleure intégration des acquis ultérieurs, notamment en ce qui concerne la perception et la communication du risque.

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